2010- Septembre-Octobre - REVUE « SOLIDARIETÀ  INTERNATIONALE» DU CIPSI - ARTICLE DE GÉRARD

 

Chères amies, chers amis des filles et garçons de la rue,

 

Je vous envoie en avant-première l’article que j’ai écrit pour la revue «Solidarietà Internazionale » du CIPSI, dans lequel j’ai voulu détruire le mythe de la légende qui me voit comme fondateur du Mojoca, alors qu’il a été le résultat de l’union de plusieurs personnes dont vous et la solidarité européenne. 

 

Pour le Mojoca aussi, les temps sont difficiles et un supplément d’amitié de la part de tous est nécessaire. La perte de valeur de l’euro par rapport au dollar, la fin du projet réalisé avec l’association hollandaise Cordaid qui donnait au Mojoca 120.000 euros par an (parce que le gouvernement hollandais donne maintenant la priorité à l’Afrique et aux paysans et le Mojoca ne correspond pas à ce profil des associations qui peuvent recevoir une aide financière), la diminution de la contribution d’autres associations. La chute préoccupante des dons risque d’obliger à fermer des projets et à licencier des travailleurs.

 

La collaboration entre vous toutes et tous et les filles et garçons de la rue a permis au Mojoca de naître et est indispensable pour qu’il puisse continuer à vivre et à grandir.

 

Je vous embrasse affectueusement, également de la part des jeunes du Mojoca avec lesquels je suis quotidiennement en contact.

Gérard

 

NAISSANCE ET DEVELOPPEMENT D’UN MOUVEMENT AUTOGÉRÉ DE JEUNES DE LA RUE.

 

Le « Mouvement des Jeunes de la Rue » du Guatemala a été fondé en 1995 dans une assemblée de 80 filles et garçons qui représentaient les principaux groupes de la rue de la capitale. Ce Mouvement est le fruit d’une rencontre où se croisent beaucoup d’histoires, celles de filles et garçons qui vivaient dans la rue et la mienne, et plus tard celles de beaucoup d’amies et amis d’Italie, de Belgique, du Guatemala et d’autres pays.

Je lis ma vie comme une préparation à cette rencontre. Mes parents aimaient et respectaient leurs enfants, leur liberté et nous donnaient l’exemple dans la recherche d’une justice sociale. Ils étaient des anti-nazis convaincus, ils m’ont fait participer à la résistance contre les envahisseurs. A l’école secondaire, les enseignants nous traitaient avec amitié et respect et nous proposaient des idéaux de vie au service des autres, comme d’ailleurs dans les groupes de scouts que j’ai fréquentés.  

Après mon adolescence, beaucoup d’autres expériences m’ont formé : études de pédagogie et de psychologie ; à l’Université salésienne, amitié avec des collègues engagés pour le renouveau de l’Eglise ; enseignement à la faculté de psychologie, vivante, ouverte à des idées nouvelles et à la recherche.

Un tournant important est survenu en 1966, lorsque j’ai rencontré les « baraccati » de Prato Rotondo (Rome) où j’ai travaillé en collaboration avec des chrétiens  et des membres de communautés de base  et de nombreux étudiants, pour aider les habitants à s’organiser pour défendre leurs droits à l’école, à la santé, au logement, réussissant après des années de lutte, à obtenir pour toutes les familles un appartement dans le quartier de la Magliana. C’étaient les années des mouvements de contestation qui transformaient l’université, le monde ouvrier et même l’Eglise. J’y ai participé, entre autres, à la fondation de la Communauté de Base. A la Magliana, nous avons fondé le « Centre de Culture Prolétarienne », avec l’après-école, l’école d’été et du soir et organisé des débats sur les grands thèmes d’actualité, en participant aux luttes contre la spéculation de la construction.

En 1975, j’ai commencé à enseigner la psychologie du développement à l’Université « La Sapienza », développant une psychologie organique aux luttes de libération des jeunes, faisant monter en chaire des roms, des « handicapés », des gays et des lesbiennes, des émigrés, des enfants de la rue, des jeunes sandinistes et surtout les étudiantes et les étudiants.

Dans les années 1980, j’ai commencé à collaborer avec la « Jeunesse Ouvrière Chrétienne », organisation mondiale de jeunes travailleurs, dirigée par eux-mêmes, qui analysait la condition des jeunes et luttait pour la changer, donnant une place importante à l’amitié dans la formation de ses militants. Dans ces mêmes années, j’ai connu et appuyé la révolution sandiniste au Nicaragua, révolution faite par les jeunes qui étaient devenus les protagonistes de profonds changements sociaux.

 

Finalement, en 1993, la rencontre avec les garçons et les filles de la rue du Guatemala. Je ne suis pas arrivé seul à ce rendez-vous. Mais virtuellement, ensemble, avec beaucoup d’amis des communautés et des associations de base et la solidarité internationale, et beaucoup d’étudiants qui ont formé « Amistrada », association de solidarité en Italie et en Belgique. Sans eux, le Mouvement des Jeunes de la rue n’aurait pas pu se développer. Au Guatemala, il a été facile de trouver dans le même monde alternatif des communautés de base et de la solidarité, les personnes qui nous ont aidés.

Jusqu’à ce moment, je connaissais les jeunes de la rue uniquement au travers de publications et reportages qui les présentaient surtout comme victimes de la misère et de la violence dans des familles désagrégées. Avec un profond étonnement, j’ai découvert des jeunes intelligents, vifs, avec une grande sensibilité et un grand sens de l’amitié, capables de chercher une alternative à la violence sociale qui les frappait dans la famille et dans les bidonvilles. J’ai tout de suite eu l’intuition qu’on pouvait réaliser avec eux le rêve d’une communauté autogérée d’amies et amis, capable de contribuer à un changement de la société.  Les jeunes de la rue ne cherchent pas une solution individualiste à leurs problèmes mais s’unissent en groupes sans chef reconnu. Ils veulent donc une société égalitaire où ils seraient respectés dans leur individualité. Ils sont des rebelles, particulièrement les filles qui habitent les rues et les places, lieux traditionnels des garçons, et repoussent les abus et les vexations  des beaux-pères et des policiers, remettant en question les institutions traditionnelles du pouvoir masculin, la famille et l’Etat. Ces jeunes n’ont rien, ils ne cherchent pas à s’enrichir. Pour eux, l’important est la relation avec les autres. Ce désintéressement pour les biens matériels est à l’opposé de la société actuelle où beaucoup ne pensent qu’à l’argent et à conquérir le pouvoir sur les autres. Il y a de la solidarité dans le groupe, malgré parfois des divisions et des violences.

Mais cette rébellion des filles et des garçons de la rue est inefficace. Elle les porte à l’auto-exclusion et à l’évasion dans les drogues. Notre devoir était d’aider ces jeunes à transformer leur rébellion stérile en une force constructive de changement social. Pour atteindre cet objectif, une amitié vraie, le respect de leurs valeurs profondes et une confiance inconditionnelle en eux étaient nécessaires. Le Mouvement, né d’une rencontre d’amitié dans la rue et non projeté dans des bureaux spécialisés, s’est développé en répondant au fur et à mesure, aux besoins urgents des jeunes de la rue, à leur évolution et aux changements sociaux. Le travail de rue a conduit à l’organisation d’un groupe autogéré d’aide mutuelle de filles sorties de la rue. Très vite, est survenue la nécessité d’organiser une école et des ateliers de formation au travail. Puis sont nés « Les Papillons », groupe des enfants des filles sorties de la rue. Les jeunes ont ensuite demandé d’ouvrir des maisons communautaires qui seraient des refuges et des lieux de préparation à la vie indépendante. Ensuite, s’est manifesté le besoin d’un soutien psychologique, sanitaire et juridique. Actuellement, nous sommes en train de créer une entreprise solidaire qui vendra les produits fabriqués dans nos ateliers de coupe-couture, boulangerie-pâtisserie, cuisine et menuiserie, pour donner au plus grand nombre possible de jeunes le travail décent que la société leur refuse. Au niveau opérationnel, les jeunes ont la direction de leur Mouvement et sont aidés par des adultes spécialisés. Notre méthode éducative se base sur l’amitié libératrice et est en continuelle évolution.

Notre expérience est fragile et précaire, comme est fragile et précaire l’existence dans la rue. Nos objectifs utopiques requièrent un effort quotidien. C’est difficile d’aller à contre-courant dans cette société globalisée qui n’exalte que le pouvoir  et l’argent. Nous sommes un des nombreux groupes qui pensent qu’un monde différent est possible et font partie du mouvement alternatif qui construit infatigablement un projet de vie fondé sur l’amitié entre les personnes et le peuples.

 

Gérard Lutte