les analyses et les essais + Gérard Lutte - 2010 Mai
IL FAUT RETOURNER DANS LA RUE
Giorgio Gaber, un grand auteur-compositeur-interprète italien, a écrit une chanson dans laquelle il dit :
« Il n’y a que la rue sur laquelle on puisse compter
Seule la rue peut nous sauver,
Il n’y a que la volonté et l’envie de sortir
De s’exposer dans la rue et sur la place …
Dans les maisons où nous nous cachons …
Et même dans les maisons plus spacieuses
Il n’y a pas de place pour des remises en question et des rencontres …
Il faut retourner dans la rue
Dans la rue pour découvrir qui nous sommes. »
Beaucoup ne pensent pas comme Giorgio Gaber et ne disent que du mal de la rue. Au Guatemala, la majeure partie des gens méprisent la rue et les filles et garçons qui y vivent. Melina, une compagne du comité de gestion m’a écrit récemment :
La façon dont je vois la vie ne plait pas beaucoup aux professeurs, mais cela m’aide à continuer à lutter pour mes idéaux, j’espère qu’ils ne me feront pas rater mon semestre.
J’ai une professeure de psycho qui dit que travailler avec les jeunes de la rue est une perte de temps parce que ce ne sont que des délinquants qui détruisent notre pays. Je lui ai répondu que dans la rue on doit survivre et que la cause de toute la violence qui existe au Guatemala est parce que le gouvernement et les classes sociales privilégiées veulent tout pour eux, se désintéressant ainsi des plus nécessiteux.
Avant de juger un jeune de la rue, les personnes comme elle qui appartiennent à la classe privilégiée et ne daigne pas apporter à manger aux jeunes des rues devraient s’examiner eux-mêmes. Comme eux, ces jeunes sont des êtres humains, avec des défauts et des qualités, mais avec une vie marquée par la violence intrafamiliale et souvent, par des abus sexuels.
Elle m’a répondu avec un « sortez de ma classe ».
Je lui ai répondu que nous sommes tous des personnes et que nous méritons le respect, parce que nous sommes tous des individus, avec des caractéristiques et des pensées diverses, et ainsi, comme elle a son propre point de vue et que je le respecte, elle doit respecter le mien. Puis, je suis sortie de la classe et toutes mes compagnes et tous mes compagnons m’ont suivie et la professeur est restée seule.
Nous, au Mojoca, nous avons une vue de la rue et des jeunes qui y vivent, totalement opposée à celle de l’enseignante universitaire et notre camarades lui a très bien répondu, au point de convaincre ses compagnes et compagnons de cours. Notre façon de penser va à contre courant et parfois, sans que nous nous en rendions compte, nous pouvons être contaminés par la pensée dominante qui est celle des classes dominantes et oublier notre philosophie, avec le risque de prendre des décisions qui ne sont pas en accord avec notre façon de penser et nos principes. Par exemple, si on pense que la rue est le mal absolu, on pensera aussi que pour un enfant ou pour un jeune, il vaut mieux n’importe quelle institution plutôt que la rue.
Pour cette raison, il me semble important de réfléchir avec vous sur la rue, sur la vie de la rue. Notre association est née comme alternative à Casa Alianza, Solo para Mujeres, Remar et d’autres institutions. Et nous n’avons pas comme objectif d’éloigner à tout prix les jeunes de la rue. Au contraire, notre premier objectif est d’aider les filles et garçons qui vivent dans la rue à s’organiser pour défendre leurs droits, améliorer la qualité de la vie dans la rue et participer à la construction d’une société plus juste. Pour cela, nous disons toujours que le Mouvement se construit dans la rue et que le travail de la rue est fondamental pour le Mojoca. Nous sommes un mouvement de jeunes de la rue et non principalement de jeunes sortis de la rue. Il est certain que nous avons aussi l’objectif d’appuyer les filles et les garçons qui veulent sortir de la rue et s’insérer dans la société. Mais ce second objectif n’élimine pas le premier et ne peut pas se réaliser sans travailler en même temps dans la rue. Il est donc important, comme chante Giorgio Gaber, de retourner dans la rue pour savoir qui nous sommes.
Dans les réflexions qui suivent, je voudrais préalablement examiner les accusations les plus fréquentes qu’on fait contre les filles et garçons de la rue, qui expriment les préjugés de la société envers nos camarades. Je prendrai ensuite en considération les aspects positifs que les gens ne voient pas. En conclusion, je dégagerai quelques propositions pour améliorer notre travail éducatif en respectant les valeurs de la rue. Le Mojoca devrait être la rue avec tous ses aspects positifs, mais libérée de tous ses aspects négatifs.
1. CE QU’ON DIT DES FILLES ET DES GARCONS DE LA RUE
La majeure partie des gens ont une vision purement négative des filles et des garons de la rue et pensent qu’ils ne sont que des rebus qui devraient être éliminés.
1.1 .On dit que les filles et garçons des rues sont violents
Il est vrai que parfois, pas toujours, il y a des comportements violents à l’intérieur des groupes de la rue ou envers des personnes externes au groupe.
Le Mojoca, avec son travail dans la rue, tente de réduire la violence à l’intérieur du groupe ou envers les personnes externes et de cette manière, participe à la pacification de la ville et du pays.
Mais nous devons observer que les jeunes de la rue sont les victimes d’une violence beaucoup plus grande et systématique. Avant tout, ils subissent la violence de la négation de tous leurs droits, le droit à la vie, au respect de la personne, à une alimentation saine, à un toit, à l’instruction, à la santé, à la citoyenneté politique. En travaillant pour que ces droits soient respectés, le Mojoca s’engage pour réduire et éliminer la violence.
Malheureusement, comme tout le monde le sait, le Guatemala et en particulier la capitale, sont dominés par la violence : violence de l’armée avec le génocide des années 80, violence des trafiquants de drogues et des pouvoirs occultes qui dominent le pays, violence de la police et des escadrons de la mort qui assassinent beaucoup de jeunes y compris certains de la rue, violence contre les femmes avec tant de viols et assassinats. Il est donc injuste de faire de la violence la caractéristique des groupes de la rue alors que la violence de la classe dominante, de la police et de l’armée est beaucoup plus cruelle, systématique et permanente.
Il existe aussi la violence des multinationales et des pays riches. Nous ne pouvons pas oublier la responsabilité des Etats-Unis, aidés par le gouvernement d’Israël et par le silence des gouvernements des pays occidentaux dans le génocide des années 80. Nous n’oublierons pas non plus la violence des multinationales, en particulier des minières qui dévastent des régions, en détruisant leur beauté naturelle, en privant les paysans de leur travail, en réduisant leurs familles à une misère encore plus grande et en contaminant le sol et l’eau, causant beaucoup de maladies et de morts parmi les populations indigènes.
1.2 On dit que les jeunes de la rue sont des voleurs
C’est vrai en partie. Tous les jeunes ne volent pas. Certains travaillent en vendant des bonbons dans les lieux publics ou en lavant et en gardant des voitures. D’autres, plus nombreux, demandent l’aumône. D’autres volent pour subvenir à leurs besoins fondamentaux ou pour acheter des drogues. Les jeunes de la rue, tout comme les personnes qui vivent dans la misère au Guatemala et partout dans le monde, sont les victimes des voleurs qui les ont dépouillés de tout.
Certains jeunes volent pour manger. Beaucoup d’autres dans la société nationale et internationale volent de façon beaucoup plus étendue et systématique, non pour survivre mais pour accumuler richesses et pouvoir. Il y a environ cinq siècles, le Guatemala fut envahi par des soldats espagnols qui leur ont volé les richesses du pays et les terres des communautés indigènes. Leurs descendants continuent de bénéficier de ce vol.
Il y a toujours au Guatemala des groupes occultes liés à des secteurs de la classe dominante, qui s’enrichissent avec les séquestrations de personnes, et des bandes de délinquants rackettent les gens pour qu’ils puissent vivre dans leur propre maison, exercer une activité commerciale ou voyager. Et ces vols sont souvent accompagnés d’une violence féroce.
L’histoire récente du Guatemala est remplie de cas de présidents, de ministres, de fonctionnaires de l’état, de chefs de la police, qui ont volé des sommes considérables à toute la société.
Il n’y a pas de comparaison entre les petits vols commis par nécessité des jeunes de la rue, et les vols qu’eux-mêmes ont subi et avec eux toutes les classes pauvres du pays.
1.3 On dit que les jeunes de la rue sont des toxicos
C’est vrai qu’ils font usage de drogues.. On ne peut pas vivre dans la rue sans consommer de la drogue et surtout les drogues des pauvres : la colle, le solvant et le crack, plus cher et plus dévastateur. Dans la rue, on consomme de la drogue pour ne pas ressentir le froid et la faim, supporter les humiliations et les mauvais traitements continus qu’on reçoit. Oublier, comme disait une fille, l’enfance, ou bien toutes les souffrances de l’enfance, les violences, les viols, le manque d’amour et de respect. La drogue est aussi un rite de la vie dans la rue, qui unit les groupes surtout durant la nuit.
Le Mojoca aide les filles et garçons de la rue à s’éloigner de la drogue. Et cela se fait tout au long d’un processus progressif de responsabilisation et de conscientisation. Beaucoup de jeunes ont réussi à sortir de la drogue sans thérapie, uniquement en prenant progressivement la responsabilité de leur propre vie, de leurs enfants et de leur Mouvement.
Dans la maison d’une communauté autogérée de jeunes sortis de la drogue, il était écrit : « La drogue est tout ce qui ne fait pas penser ». Le Mojoca aide les filles et les garçons de la rue à se libérer de toutes les dépendances et à développer une pensée propre et critique.
La majeure partie des jeunes de la rue ne s’enrichissent pas avec le trafic de drogues dans lequel sont impliqués des secteurs de la classe dominante et des institutions de l’état, comme l’ont manifesté de nombreux épisodes récents. Il y a des gens qui s’enrichissent en vendant la mort, en profitant aussi de la condition des jeunes de la rue. Les drogues ne sont pas moins présentes dans les autres bandes des jeunes et dans les classes dominantes où l’on peut se permettre cocaïne et héroïne.
1.4 On dit que les jeunes de la rue ne veulent pas travailler
Il est vrai que la majeure partie des filles et des garçons qui vivent dans la rue ne travaillent pas. Pas parce qu’ils ne le veulent pas mais parce qu’il n’y a pas de travail pour eux.
Au Guatemala, le chômage touche la majeure partie de la population qui doit se contenter d’occupations informelles. Il est quasi impossible de trouver un travail pour les jeunes peu scolarisés, qui ont souvent des tatouages, sont mal habillés, surtout si on sait qu’ils sont de la rue. Et c’est aussi vrai qu’un jeune discriminé et méprisé n’est pas habitué à accepter un travail dans lequel il continue d’être méprisé et exploité.
Il n’y a pas que les jeunes de la rue qui sont sans travail. Selon les chiffres rapportés par l’OIT (Organisation Internationale du Travail, 2007), un pourcentage important des jeunes latino-américains - qui dans certains pays dépassent les 30 % - ne travaillent pas et n’étudient pas. Dans tous les pays, les jeunes sont mis en marge, surtout parce qu’ils n’ont pas la possibilité d’exercer un métier qui leur permettrait une vie indépendante et la formation d’une famille. On accuse les jeunes de ne pas vouloir travailler alors que l’immense majorité d’entre eux accepteraient avec joie un travail pour réaliser leurs projets de vie.
Nous vivons dans un monde dans lequel le travail est en train de disparaître parce qu’avec l’automatisation, la production est assurée par les machines et l’intervention de l’homme diminue constamment. Mais les profits qui dérivent de ce mode de production sont accaparés par une minorité et la majorité n’a plus de travail ni les ressources nécessaires pour une vie autonome. Donc, il est faux de dire que les jeunes de la rue ne veulent pas travailler. C’est la société dominante qui ne leur donne aucune place dans le monde du travail. Une société juste et solidaire devrait assurer à toutes les personnes les ressources suffisantes pour vivre de manière digne. Le Mojoca essaie de créer des emplois pour les jeunes qui veulent sortir de la rue, des micro-entreprises et une entreprise solidaire, mais la législation existante ne favorise pas nos initiatives.
2. LES VALEURS DE LA RUE
La plupart des gens ne voient que les aspects négatifs de la vie de la rue. Ils ne s’approchent pas des jeunes pour parler avec eux, ils ne participent pas aux moments de leur vie et n’ont pas l’occasion de se rendre compte des nombreux aspects positifs qu’il y a dans les groupes de la rue.
2.1. Des jeunes éveillés, intelligents, entreprenants
Certains présentent les filles et garçons de la rue comme des victimes de la misère et de la violence dans les familles désagrégées.
Il est vrai que certains jeunes de la rue, pas tous, proviennent de familles pauvres qui vivent dans des bidonvilles et que beaucoup ont subi des mauvais traitements et souvent des violences sexuelles surtout de la part des beaux-pères. Mais un très grand nombre d’autres jeunes qui vivent dans les mêmes conditions et subissent les mêmes violences, continuent à vivre dans la maison familiale et expriment leur rébellion en participant aux « maras », bandes de jeunes des quartiers populaires. Une minorité des jeunes choisissent de vivre dans la rue parce qu’ils ne supportent pas les abus et l’autoritarisme de la famille ou l’ennui de la vie en bidonville où il n’y a pas d’occasion de se rencontrer, pas de terrain de sport.
Les jeunes de la rue cherchent une solution à leurs problèmes dans la rue, ils sont plus entreprenants que leurs camarades qui ne se rebellent pas, qui continuent à vivre dans leur famille.
Pour vivre dans la rue, dans un milieu hostile, sans toit, sans protection, il faut être intelligent, savoir trouver des solutions pour manger, pour dormir, pour se procurer des vêtements, pour avoir les soins médicaux en cas de nécessité.
2.2. Les filles et garçons de la rue vivent en groupes autogérés
Ils ne cherchent pas une solution individualiste à leurs problèmes, mais s’organisent en groupes ayant des fonctions similaires à celles de la famille : l’affection et la solidarité, les soins en cas de maladie, le partage des biens, l’alimentation, la protection contre ceux qui leur veulent du mal.
Il n’y a pas de vie de groupe sans règles. Celles des groupes de la rue sont acceptées et respectées par les jeunes parce qu’elles sont décidées par eux, non imposées arbitrairement par les adultes et parce qu’elles sont nécessaires à la survie du groupe.
2.3. Les filles et garçons des rues sont des rebelles
Dans les groupes de la rue, personne ne commande personne.
Quand on demande aux jeunes d’un groupe qui est leur chef, ils répondent toujours : « ici, il n’y a pas de chef, personne ne commande personne, chacun commande à soi-même ». Ils ont ainsi une attitude opposée à celle de la société qui veut que les femmes soient soumises aux hommes, les enfants et les jeunes aux adultes, les travailleurs à leurs chefs. Ils veulent ainsi une société égalitaire où tous ont la même dignité et les mêmes droits, une société dans laquelle c’est la personne qui compte.
Le fait d’être rejetés et méprisés par la majeure partie des gens les rend encore plus rebelles. Ils ne supportent pas d’être commandés. Une « voix de commandement » les irrite, les met sur la défensive. Ils sont attentifs aux attitudes des autres et reconnaissent immédiatement qui les accepte et les respecte et qui se croit supérieur à eux et veut les soumettre.
Ils n’acceptent pas les abus dans la famille. Ils n’acceptent pas non plus les mauvais traitements dans la rue, particulièrement de la part des policiers et des gardes privés.
Ce sont surtout les filles qui sont rebelles, non soumises, parce qu’elles envahissent le lieu public qui est traditionnellement le lieu des homme alors que les femmes sont reléguées à la maison. Elles n’acceptent pas la soumission dans la famille ou dans la société, elles rejettent les injustices et les abus de beaux-pères et de policiers. Elles refusent ainsi les institutions traditionnelles du pouvoir des hommes, la famille et l’Etat.
2.4. Les filles et garçons de la rue n’attachent pas d’importance aux biens matériels
Ils n’ont rien. Ils ne cherchent pas à s’enrichir. Pour eux, ce qui est important c’est la relation avec les autres, à l’intérieur du groupe, dans les rapports de couple ou avec les enfants. Ils remercient lorsque quelqu’un vient les visiter, s’assoit au milieu d’eux, les écoute, dialogue avec eux.
Cette absence d’intérêt pour les biens matériels est l’opposé de la société actuelle où beaucoup ne recherche que le profit et le pouvoir. La société mondiale globalisée, ne donnant aucune importance à la personne, est en train de détruire la terre, de provoquer misère et désespoir chez la majorité des hommes et des femmes de notre temps.
2.5. Les filles et garçons des rues ont le sens de la solidarité
Ils accueillent les jeunes qui ont décidé d’aller vivre dans la rue. Ils partagent, ils sont solidaires. Bien sur, il existe aussi des violences dans les groupes, mais le sens de la solidarité est prépondérant. Il n’est pas rare que des jeunes de la rue risquent leur vie pour défendre leur camarades.
La vie dure qu’ils ont vécue, les violences qu’ils ont subit, entraînent un manque de confiance envers les autres et soi-même. Ils ont donc plus de difficultés à nouer des relations d’amitié, mais lorsqu’ils le font, elles sont solides ; ils sont attentifs, prévenants, fidèles. On peut se fier à eux.
2.6. Les filles et garçons de la rue ont beaucoup de rêves
Ils ont une vie intérieure profonde et rêvent d’un monde dans lequel ils seraient respectés et aimés.
Les caractéristiques principales de la vie dans la rue sont diamétralement opposées aux valeurs négatives de la société actuelle. C’est en cela que la participation des jeunes de la rue est nécessaire à la construction d’un monde différent, où la personne compte et non l’argent et le pouvoir.
3. IL FAUT RETOURNER DANS LA RUE
Pour mieux comprendre le projet du Mojoca , pour savoir qui nous sommes, il faut, comme le dit Giorgio Gaber « revenir dans la rue ». Nous devons retourner à nos origines et ne pas nous enfermer dans les maisons.
Le Mojoca doit être la rue sans ses aspects négatifs. La vie dans la rue est réglée par des valeurs diamétralement opposées aux valeurs négatives de la société : l’accumulation de la richesse, le pouvoir, la violence comme manière habituelle d’agir, le mépris des personnes, en particulier des femmes, l’individualisme, la domination-soumission, la pensée non critique.
Les jeunes de la rue vivent en marge de la société. Le Mojoca doit transformer la rébellion improductive en une force constructive pour changer la société. Tout d’abord en formant une communauté de vie fondée sur l’amitié. C’est de l’union entre beaucoup de communautés semblables dans le monde que peut naître l’espoir d’un changement.
Les personnes qui travaillent dans le Mojoca doivent être capables de réfléchir sur leur action, de se remettre en question, de reconnaître leurs responsabilités, individuelles ou collectives, dans l’échec des jeunes qui renoncent à réaliser leur projet de vie. Les maisons de la 13ème rue, du Huit Mars et des Amis, les groupes des Quetzalitas et de Nouvelle Génération doivent être plus attrayants que la rue. Et ils le seront si les jeunes se sentent acceptés et aimés, si on respecte leur liberté et leur capacité de participer à la gestion du groupe, si on leur offre une confiance inconditionnelle. Il faut comprendre leurs faiblesses, les accueillir avec joie, donner une attention privilégiée aux plus faibles, à ceux qui sont plus difficiles. Nous devons nous comporter comme des amis et non comme des chefs, nous devons reconnaître que nous ne sommes pas leurs supérieurs, que les maisons ne sont pas les nôtres mais les leurs. La voix de commandement, les menaces de sanctions, d’expulsion, de dénonciation, tout cela doit disparaître de nos maisons.
Nous devons valoriser tous les aspects positifs de la rue en construisant une alternative à la société dominante et oppressive. Gaber a raison de dire que la rue, avec ses valeurs, avec ses possibilités de rencontres et de confrontations, est l’unique échappatoire à la barbarie de l’impérialisme qui détruit notre planète.
Atteindre les objectifs du Mojoca est très difficile, que ce soit pour les jeunes ou pour les travailleurs. Pour tous, une révolution intérieure est nécessaire. Nous devons résoudre les problèmes de notre enfance et de notre adolescence. C’est notre façon d’être qui doit changer, nos valeurs, notre vision de l’existence, notre identité même. Cela est le plus grand défi que le Mojoca doit affronter : devenir tous capables d’amitié authentique.
Pour éliminer la violence interne, le manque de confiance en soi, les comportements illégaux, l’usage des drogues, nous devons respecter dans nos actions les valeurs de la rue. Il serait très utile de se demander chaque jour :
1) Si nous avons confiance en toutes les filles et tous les garçons avec qui nous sommes en contact. Si nous réussissons à voir les nombreux aspects positifs qu’ils ont, leur intelligence, leur possibilité de devenir responsables de leur propre vie, leurs rêves. Mais cela n’est pas possible si nous ne les regardons pas avec les yeux de l’amitié, si nous ne les écoutons pas. La faculté d’écoute est une caractéristique fondamentale de tout éducateur.
2) Il est urgent que tous les groupes du Mojoca soient réellement autogérés. Les éducateurs doivent agir seulement comme conseillers, comme facilitateurs, sans prendre de décisions. Sans autogestion, le Mojoca ne durera pas longtemps parce qu’on est en train de diminuer drastiquement les subventions externes et les jeunes sont capables de trouver les ressources pour pouvoir continuer les activités essentielles dans le Mouvement, si on leur laisse les décisions. Cela ne diminue pas l’importance du travail des éducateurs, coordinateurs ou conseillers, qui doivent orienter et faire en sorte que le débat prenne en considération tous les aspects d’un problème.
3) Les règles dans les groupes et dans les associations sont indispensables. Si elles sont prises par les jeunes, elles seront observées avec facilité parce qu’ils comprendront qu’elles sont indispensables pour atteindre leurs objectifs. Si elles sont imposées par des coordinateurs ou des assesseurs, elles ne provoqueront que rébellion et refus de collaboration.
4) Les filles et garçons de la rue sont rebelles et notre but n’est pas de les insérer dans la société comme elle est mais de manière alternative. Nous devons donner une orientation positive à la rébellion de la rue, faire en sorte qu’elle puisse changer la société et ne soit pas uniquement une évasion dans la drogue et dans l’inactivité.
Ce sont surtout les filles qui manifestent le refus de la société dominée par les hommes. Dans la construction d’une société différente, le rôle des femmes est fondamental parce qu’elles sont plus attentives aux personnes et à la vie, et souvent moins attirées par la richesse et le pouvoir. Le Mojoca reconnaît l’importance fondamentale des femmes en leur donnant la majorité dans tous les organes de décisions.
5) Les jeunes de la rue ne veulent pas être commandés et manifestent de cette manière un sens profond de leur dignité. La personne, en fait, se fonde sur la responsabilité que chacun de nous a envers soi-même, envers la société et envers la nature. Imposer des ordres ne sert à rien. La voix de commandement est perçue comme violence et elle n’est pas acceptée. Notre tâche est de faciliter aux jeunes de la rue la prise de bonnes décisions pour réaliser leurs rêves et cela, nous pouvons le faire par l’exemple, le dialogue, une amitié sincère qui respecte l’autre et sa liberté. Il faudrait mettre dans le Mojoca l’inscription qu’il y avait avant : « ici personne ne commande personne », ce qui veut dire que chacun est responsable de soi-même et que tous ensemble, nous sommes responsables du Mojoca.
6) Dans les maisons, les commodités ne manquent pas. Les jeunes reçoivent l’alimentation et les soins de santé, peuvent vivre dans une maison, étudier, apprendre un métier. Mais nous devons rappeler qu’ils donnent peu d’importance aux biens matériels et qu’ils n’hésitent pas à renoncer à toutes les commodités s’ils ne se sentent pas respectés et acceptés. Ils peuvent retourner à la rue pour trouver ce que parfois ils ont l’impression de ne pas trouver dans une de nos maisons ou dans un de nos groupes : le respect, la compréhension, la solidarité, l’amour. Dans les classes riches également, il y a des parents qui pensent qu’en donnant des biens matériels à leurs enfants ils font leur bonheur et se trompent parce que le bonheur se trouve seulement en se sentant respectés, compris, aimés.
7) La caractéristique fondamentale du Mojoca doit être la solidarité, c’est-à-dire le sens de l’accueil, l’absence de jugement, le partage et le respect de l’autre. Souvent, les personnes insérées dans la société ne pensent qu’à elles-mêmes ou à leur famille. Ils sont individualistes, ne se préoccupent pas des gens qui souffrent ou qui ont faim. Nous devons être différents, amis avec toutes les filles et les garçons de la rue et, de façon plus générale, solidaires avec toutes les personnes qui sont exclues. Nous n’acceptons pas les abus ni les violences de beaucoup de jeunes de « maras » mais nous comprenons les raisons de leur comportement et nous ne les considérons pas comme ennemis, seulement comme des frères qui se trompent.
8) Les filles et garçons de la rue ont beaucoup de rêves, ils ne sont pas contents de leur vie, ils ne sont pas contents de la société, ils voudraient devenir des personnes respectées qui participent à la vie sociale. Mais pour connaître ces rêves profonds, qui peuvent devenir le moteur du changement, il faut se mettre à leur écoute, trouver le temps pour dialoguer. Il y a parfois des éducateurs qui font de longs sermons mêlés de réprimandes, qui ne servent à rien. Si par contre, ils écoutent avec respect et sans juger, le récit de la vie des filles et des garçons qui vivent avec eux, ils découvrent des aspects merveilleux et leur respect, leur compréhension, leur amitié se renforcent.
9) Qui veut enfermer les enfants dans des institutions où ils sont souvent maltraités et non respectés ni aimés, qui pense que les problèmes se résolvent avec des dénonciations, par le recours aux juges et aux prisons, ne comprend ni la rue ni le Mojoca.
Tout de que j’ai dit jusqu’à présent peut se résumer en deux mots: AMITIE LIBERATRICE.
Gérard Lutte
Rome, 1er mai 2010