les analyses et les essais + extrait "LA RUE ET LES MARAS"

du document Mojoca: 2007 Octobre 3, rendez-vous  en Amelia

 

Dans la capitale du Guatemala, presqu’un million de personnes vivent dans des baraquements, ou favelas comme on dit au Brésil, construits pour la majorité dans des ravins. Ce sont des lieux miséreux , d’exclusion sociale, où manquent les services essentiels comme l’eau, les égouts, les écoles. C’est pour fuir ces lieux de misère et d’ennui que de nombreux jeunes décident de vivre dans la rue.

Dans le monde entier, la réaction des jeunes à la marginalisation, à l’exclusion sociale, à la privation des droits humains, est la création de groupes ou bandes. Les « maras » comme sont appelées ces bandes en Amérique centrale, sont semblables aux bandes juvéniles des quartiers populaires des pays occidentaux, dont la fonction principale est celle de donner une solution aux problèmes de marginalisation, manque de statut ou d’identité des jeunes dans la société contemporaine. La fonction prioritaire des groupes durant l’adolescence est de créer une alternative symbolique au monde dominé par les adultes, de satisfaire la nécessité d’autonomie et de parité continuellement frustrées dans la vie quotidienne, de donner aux jeunes confiance en eux-mêmes par le simple fait d’être acceptés par les autres membres du groupe, de compenser la carence en affection et en compréhension dans la famille. La survie de ces groupes dans un monde hostile dépend de la solidarité de ses membres, du respect de normes qu’ils ne ressentent pas comme arbitraires mais comme moyens nécessaires pour atteindre leurs propres objectifs, de l’adoption de valeurs et comportements antithétiques à ceux de la société. Plus un groupe est marginal ou « dévié », plus rigides doivent être son organisation et l’observation des normes qui l’établissent.

 

Les « maras », qui répondent souvent à la violence de la société contre les jeunes avec une contre-violence, existent au Guatemala depuis longtemps. Mais dans les années 1990, elles ont renforcé leur propre organisation et ont riposté avec plus de violence à l’exclusion sociale quand presque deux cent mille personnes furent déportées des Etats-Unis et rapatriées dans leur pays d’origine. Beaucoup de ces jeunes envoyés avec la force violente au Guatemala, au Honduras et au Salvador, faisaient partie des bandes ou gangs qui s’étaient organisées dans les années 1970 ou 1980 dans les quartiers populaires de Los Angeles pour défendre les jeunes migrants centre-américains  contre les bandes d’autres régions. Ces gangs, la « Salvatruchas » et la dix-huit se faisaient la guerre entre eux. Ainsi furent exportées en Amérique centrale, des bandes formées suivant le modèle nord-américain, la guerre entre bandes et leur internationalisation. En peu d’années, les Salvatruchas et la dix-huit ont réussi à dominer les « maras » préexistantes et à prendre le contrôle de tout le territoire.

 

Maras et groupes de jeunes de la rue sont des réactions distinctes  des jeunes des classes marginales de la ville à la violence dont ils souffrent. Les estimations du nombre de « mareros » en Amérique centrale varient entre 100.000 et 350.000. Les moyens de communication de masse des classes dominantes leur attribuent la responsabilité de tous les maux de la société, de la violence, de l’insécurité publique. Il est certain que beaucoup de jeunes sont violents, commettent des extorsions, des vols et des homicides, souvent en collaboration avec des policiers, des narcotrafiquants ou partis de droite.

 

L’opinion publique et les forces de sécurité ne font pas la distinction entre maras et groupes de jeunes de la rue, bien que leur culture, leur organisation et leurs fonctions soient bien différentes. Le groupe de la rue a des fonctions semblables à celles de la famille : répondre aux nécessités de base comme l’alimentation, la santé, la protection et l’éducation. Les groupes de la rue ont une organisation de type anarchique, sans chefs reconnus et sans hiérarchie : « ici » - disent souvent les filles et les garçons des groupes de la rue – chacun se commande à soi-même. Ils ne cherchent pas l’autonomie par rapport aux adultes parce qu’ils sont déjà indépendants et ont rompu les liens de soumission avec la famille et les institutions sociales. Ils ne cherchent pas une identité parce qu’ils l’ont déjà. Ils sont filles et garçons de la rue, ils ne donnent pas de nom à leur groupe, le nom du groupe est simplement celui du lieu où ils vivent : groupe de La Bolivar, groupe du Parc Concordia, du Parc Central, etc.  Ils n’ont pas de tatouage spécial du groupe. Les groupes de la rue ne sont pas en guerre avec la société.

 

Malgré cela, la politique des gouvernements centre-américains envers les groupes de jeunes de la rue et les maras est presqu’uniquement répressive. Il n’y a aucune volonté de lutter contre les causes de l’exclusion sociale qui sont à l’origine des groupes de la rue et des maras, ni d’offrir une éducation décente et un travail digne aux jeunes des classes opprimées.

 

La répression contre les jeunes des groupes de la rue et des pandillas assume le caractère inquiétant des exécutions extrajudiciaires. Rien que dans la capitale du Guatemala, environ quinze jeunes sont assassinés. Dans les dernières années, le nombre de ces assassinats a augmenté non seulement au Guatemala, mais aussi au Salvador et au Honduras.